Versailles et le désert français

Conseil du roi reduitLa concentration du pouvoir était l’aboutissement d’une longue évolution de la monarchie, qui avait peu à peu confisqué toutes les attributions qui revenaient non seulement à la noblesse, pourtant antérieure à la dynastie elle-même, mais aussi à tous les autres contre-pouvoirs possibles : parlements et cours souveraines, états généraux et provinciaux, villes, et même clergé.

« Je commande, et on obéit » : voilà comment Louis XIV résumait l’exercice du pouvoir absolu. Il est vrai qu’au cours de son long règne, il n’opta que six fois contre l’avis de ses ministres. Certes. Mais ceux-ci, au nombre de six (sauf quand Colbert cumulait la moitié des portefeuilles), ne formaient pas de véritable conseil, mais quatre conseils distincts. Et comme les ministres étaient de simples commis, révocables à loisir par celui à qui ils devaient tout, il était naturel que, loin de s’opposer à leur maître, ils eussent à cœur de prévenir ses désirs.

Les historiens républicains du XIXe siècle n’ont pas ménagé leurs louanges au roi d’avoir domestiqué et ruiné la noblesse. Quiconque voulait obtenir une faveur devait paraître à la cour, sans quoi le roi répondait : « Je ne le vois jamais. » Le résultat fut l’asséchement de la vie locale. Dans Tristram Shandy, le père du héros de Sterne se désole de voir tant de châteaux à l’abandon : leurs propriétaires sont retenus à la cour, qui absorbe leurs revenus et au-delà, ce que le roi est obligé de compenser par l’attribution de pensions ruineuses.

Ceux que le roi tient à l’écart du pouvoir tout en les attirant sous son ombre, ce sont les grands, les pairs du royaume. Quand Saint-Simon dit que Louis XIV « ne savait rien » des titres et des prérogatives de la noblesse, il ne fait nullement preuve de « snobisme », comme le disent naïvement MM. Lagarde & Michard. Il montre que le roi, aveuglé sans doute par la conviction d’être le lieutenant de Dieu sur terre, a perdu toute notion de l’origine plurielle et élective de son propre pouvoir.

Louis XIV était au sommet d’une pyramide, mais il doit y avoir quelque chose entre la base et le sommet. Il voulait être servi par des hommes qui lui devaient tout, si bien que d’ascendante, la hiérarchie féodale était devenue descendante. Il choisissait ses ministres dans des familles de robe. Mais la différence entre noblesse de robe et noblesse d’épée est fumeuse : depuis l’origine, la justice et la guerre sont les deux attributions de la noblesse.

Les familles des ministres, Colbert, les Le Tellier, les Phélypeaux, profitèrent du service du roi pour tisser un vaste réseau de népotisme. En outre, les besoins de l’administration, mais aussi ceux du gouffre budgétaire firent apparaître une foule de titulaires de charges vénales, plus ou moins utiles et redondantes. Or, les acheteurs de « savonnettes à vilains » accédaient aux privilèges la noblesse. Celle-ci n’était pas la seule à en avoir : les provinces, les villes, les corporations, le clergé en avaient aussi.

Ils étaient des droits faits pour garantir une indépendance vis-à-vis du pouvoir, qui se trouvait ainsi borné. Mais quand la fortune de tous ne dépendit plus que du roi, de ses faveurs et de ses pensions, les inconvénients des deux régimes, monarchie élective féodale et monarchie absolue, finirent par se cumuler, rendant le système irréformable.

  • Nom du fichier : 84 noblesse
  • Taille : 565.28 Ko
yes /

Télécharger

Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Ajouter un commentaire