Les habits du dimanche

Bouvines4Et voici enfin le moment tant attendu, l’événement fondateur de la nation française : la bataille de Bouvines (1214). Pourtant, c’est au xe siècle, dans un royaume dont le roi était le plus petit des grands féodaux, dans un royaume en proie aux invasions, que la langue française s’était formée. Mais ce fait n’est pas retenu pour démontrer l’existence d’un sentiment national. En 1124, les féodaux se groupèrent autour de Louis VI le Gros, sous la bannière rouge de Saint-Denis. Mais ce fait n’est pas non plus retenu. Il n’y en a que pour Bouvines.

A propos… pourquoi le royaume fut-il attaqué ? Pour dépouiller de ses biens son plus grand vassal, le roi d’Angleterre, Philippe Auguste était allé jusqu’à l’accuser de félonie. Apparemment, tout le monde n’y avait pas cru. D’autant que Jean sans Terre n’était pas la seule victime de l’appétit du roi, à qui tout était prétexte pour se mêler des affaires de ses vassaux, laïcs ou ecclésiastiques. Il en profitait pour se faire céder des seigneuries ou de droits. Il accordait à tour de bras des chartes royales aux communes, afin d’affaiblir les grands du royaume.

C’est ainsi qu’en 1213, Jean sans Terre parvint à réunir une coalition comprenant le comte de Flandre, le comte de Bourgogne, l’empereur germanique et une foule de moindres seigneurs. Débarqué à la Rochelle, il attaqua sur la Loire, mais Philippe II battit le comte de Flandre à Bouvines. C’est, en fait, la réplique de la bataille fantôme de 1124 menée par Louis VI. Qu’y a-t-il donc de nouveau ?

Ce qu’il y a de nouveau, c’est que l’armée royale comprend non seulement l’ost des vassaux du roi, mais aussi les milices des villes. Désertées au temps des invasions, les villes avaient en effet recommencé à croître et prospérer au sein du monde féodal. En leur accordant des chartes, le roi s’était attiré leur reconnaissance. Et, à son retour de la guerre, elles acclamèrent le roi.

Tout cela prouve-t-il la soudaine naissance d’un « sentiment national » inconnu jusqu’alors ? En racontant la bataille, Lavisse parle sans ciller de l’armée « française ». Mais Philippe II est d’abord roi des Francs (rex Francorum), et commence à peine à être roi de France (rex Franciae).

De même, Lavisse parle de la féodalité comme du « démembrement » d’un royaume qu’il aurait fallu « réunifier ». Rien n’est plus trompeur, et même l’emploi du singulier est abusif. Même quand ils étaient réunis sous une même couronne, les royaumes francs, nés au sein de l’empire romain, n’avaient jamais formé un tout figé, enclos dans des frontières fixes.

Toutefois, après Bouvines, mais aussi après deux siècles au cours desquels le royaume n’avait pas été divisé, Philippe II oublia qu’il n’était, parmi les grands du royaume, que le primus inter pares. Si bien qu’il négligea, pour la première fois, de faire élire et sacrer son fils de son vivant.

Est-ce le sentiment national qui est né le dimanche de Bouvines ? Ou le sentiment royal, avec l’idée que, finalement, le roi ne doit rien à personne et qu’il a tous les droits ? Dans ce cas, c’est oublier que les fiefs féodaux n’étaient pas de simples subdivisions d’un royaume. C’est le royaume, au contraire, qui s’était formé de leur réunion.

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