La beauté du diable

Philippe iv reduitAvec Philippe le Bel, la royauté va se faire envahissante, brutale, cynique, spoliatrice. C’est ce que Lavisse appelle avec délica­tesse : « les progrès de la puissance royale ». Saint Louis avait fait de la justice l’attribut principal de la fonction royale. Mais il ne s’agissait alors que d’une justice subsidiaire : on ne faisait appel à la justice du roi qu’en dernière instance.

Philippe le Bel entreprit de pervertir ce principe, tant dans l’esprit que dans la manière. Pour cela, il mit à profit le zèle des légistes, experts en droit qui avaient proliféré dans l’entourage du roi une fois que sa fonction judiciaire s’était affirmée, et qu’on croirait décidés à illustrer l’adage de Dostoïevski : « Là où il y a la loi, on peut toujours trouver le crime. »

Quand on connaît la loi mais qu’on fait partie de l’entourage d’un roi, n’est-il pas plus profitable de se mettre à la solde de ce roi qu’à demeurer au service du droit ? Ces légistes vont donc déterrer dans l’ancien droit romain un principe selon lequel « si veut le roi, si veut la loi ». Ce qui revient à abolir le droit féodal et à supprimer toute limite au pouvoir du roi. Ces limites n’existaient pourtant pas en vertu d’une simple tradition barbare, obscure et contestable. Ils étaient garantis par écrit, comme par le traité d’Andelot (843) ou le cartulaire de Quierzy (877), signés l’un et l’autre par Charles le Chauve, qui garantissaient notamment l’hérédité des fiefs, autrement dit, de la noblesse. Alors même que la monarchie demeurait élective !

Mais, chaque fois qu’un confit opposera le roi à l’un de ses vassaux, les légistes, qui n’ont que ça à faire, se débrouilleront pour interpréter le droit romain, jugé supérieur au droit féodal, en faveur du roi. Ce principe d’un pouvoir royal sans limite a beau être tiré du droit romain, il cadre mal avec l’organisation réelle de l’empire romain lui-même, dans lequel chacun était d’abord jugé selon la loi de son propre peuple (comme le procès de Jésus en offre un magnifique exemple, puisque l’accusé comparaît d’abord devant le sanhédrin avec d’être déféré au gouverneur romain).

Ce principe était tout aussi difficile à concilier avec le caractère électif de la royauté. Mais la formalité de l’élection avait cessé d’être observée depuis Philippe Auguste, qui fut le premier à se croire dispensé de faire élire et sacrer son fils de son vivant.

Ce caractère électif n’en demeurait pas moins, et l’élection précédait le sacre. Mais on garda le second, qui faisait joli, et on omit la première, qui faisait désordre. Notons au passage que le droit canon ne connaît pas plus de monarchie de « droit divin », notion extirpée de manière vicieuse de la philosophie de Thomas d’Aquin, que de « guerre sainte », expression fautive pour désigner une guerre juste.

Philippe le Bel interdit les « guerres privée », qui n’avaient rien de privé, et fut le premier à lever des impôts royaux (tout en trafiquant les monnaies). Il monopolisa ainsi une souveraineté qui était autrefois partagée et s’arrogea des pouvoirs qu’on ne lui avait pas conférés. Ce qui devait arriver arriva : les grands féodaux se soulevèrent pour réclamer le respect de ce que Lavisse appelle avec mépris « les anciennes coutumes », mais qui n’étaient autres que les lois.

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