L’état, c’est nous

Louis vi 2On n’en finirait pas de réfuter les erreurs innombrable qui circulent à propos du prétendu « moyen âge ». Contentons-nous donc de nous demander pourquoi les historiens postérieurs ont eu l’impression (ou ont prétendu) que la France des XIe et XIIe siècles était en proie à l’anarchie ? Parce que le roi y était faible, et qu’ils confondent le roi et l’état. C’est vrai des historiographes des rois de France, occupés à exalter la gloire (méritée ou non) de leur maître. C’est vrai aussi des républicains : le république ayant confisqué le pouvoir des rois, elle le veut tout entier pour elle, et plus les rois sont absolu, plus elle les aime ! Car cela justifie son propre pouvoir, encore plus absolu d’ailleurs que celui des rois depuis l’abolition des privilèges.

 

Or, les grands seigneurs qui gouvernaient la Champagne où se tenaient les plus grandes foires d’Europe, sur le Poitou dont la cour était plus raffinée que celle du roi, sur la Normandie qui conquit l’Angleterre, ces grands seigneurs qui délivrèrent Jérusalem et combattirent les musulmans en Espagne et au Portugal, ces grands seigneurs n’étaient pas des roitelets turbulents. Ils percevaient des taxes, assuraient la sûreté des routes commerciales, rendaient la justice. Ils étaient, tout autant que le roi, au service de la chose publique.

Quand ils font la guerre, on les traite de bandits… Mais quand c’est le roi Louis VI le Gros qui la fait, c’est un héros. Les historiens sont comme les grenouilles de la fable : « Donnez-nous un roi qui se remue ! »

Or, si Louis VI passe son temps à combattre les « seigneurs brigands » du domaine royal, c’est parce que le domaine royal est non seulement le plus petit des grands fiefs, mais aussi le moins sûr ! Par contre, les plus puissants vassaux du roi de France ne sont pas ses rivaux. Voilà pourquoi ils le laissent sur le trône en dépit de sa faiblesse. S’ils avaient été « turbulents », comme on le dit, ils n’en auraient fait qu’une bouchée !

D’ailleurs, ni Hugues Capet, ni aucun de ses trois premiers successeurs n’aient eu besoin de « mettre au pas » des vassaux turbulents. Et les grands seigneurs ne se révoltèrent pas contre ces rois qui se contentaient des pouvoirs qui leur était conférés.

L’inénarrable Lavisse affirme que les grands seigneurs construisent des châteaux « parce que le roi est incapable d’assurer la défense du royaume ». Mais si l’on avait voulu un roi capable de couvrir le pays de châteaux forts, on aurait élu roi le plus grand des seigneurs, et non le plus petit. De plus, la bataille fantôme de 1124 prouve que Louis VI a été parfaitement capable de défendre le royaume.

Ce qu’on oublie, c’est que les grands seigneurs ne sont pas de vulgaires chevaliers. Féodalité et chevalerie vont de pair, mais ne doivent pas être confondues. Les seigneurs, grands et petits, ne font pas la guerre à tort et à travers. La guerre, et surtout la prise des châteaux, est un art compliqué qui nécessite une préparation méticuleuse. Ils font la guerre quand le droit l’exige. C’est pour cette raison que faire la guerre est le privilège de la noblesse, c’est-à-dire à la fois son droit et son devoir. Si bien que la noblesse aurait presque pu paraphraser le mot qu’on prête à Louis XIV, et dire : « L’état, c’est nous. »

  • Nom du fichier : 34 l etat c est nous
  • Taille : 531.55 Ko
yes /

Télécharger

Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Ajouter un commentaire