L’écureuil et le serpent

Fouquet reduitLouis XIV maintint Fouquet dans les fonctions de surintendant des finances, qu’il occupait depuis 1653 et dans lesquelles, il est bon de le préciser, il avait fait merveille. Et le roi lui recommanda de se servir de Colbert. Les deux hommes avaient pour point commun d’avoir été au service de Mazarin. L’un gérait les comptes publics, l’autre était intendant de la fortune privée du cardinal. Fortune colossale, sans égale dans l’histoire de la prévarication.

Fouquet, qui porte d’argent au fouquet de gueules, et Colbert, qui porte d’or à la bisse d’azur, ont une autre différence : l’un est brillant, et l’autre est terne. Mais l’homme clef de l’affaire, c’est le tâcheron. Colbert, qui n’a aucune charge officielle, va occuper trois ans de sa vie à instruire le dossier de son rival. Ayant trempé jusqu’au cou dans les détournements de Mazarin, il sait de quoi il retourne. Si Fouquet était coupable, Colbert l’était aussi : sa propre fortune ne lui venait pas de son père, dont les affaires n’étaient pas florissantes.

Notons au passage que l’héritier de la fortune de Mazarin était… le roi lui-même, en tant que filleul (et peut-être beau-fils) du cardinal. Il voulut punir les coupables, mais garda l’argent pour lui.

Pour échapper au blâme, le meilleur moyen est de fournir un coupable, et Fouquet l’était par excellence aux yeux d’un souverain déjà ivre d’orgueil, mais pas encore repus, et qui fut admiré pour bien des choses, mais pas souvent pour son intelligence. Il fut facile à Colbert (qui, pour l’heure, n’avait rien d’autre à faire) de le convaincre que les réparations faites aux fortifications de Belle-Ile étaient les préparatifs d’une rébellion. Et le surintendant n’avait-il pas des sympathies pour le parti dévot, opposé aux alliances protestantes et à la guerre contre les Habsbourg, et pour la compagnie du Saint-Sacrement, qui voyait d’un œil sévère le roi très chrétien transformer la cour en lupanar ?

L’arrestation de Fouquet par d’Artagnan eut lieu après la fête mémorable de Vaux, en août 1661, qui blessa l’orgueil du danseur mondain que le hasard de la naissance avait placé sur le trône. Mais, en fait, elle était déjà décidée depuis le mois de mai. Dans la grande tradition de l’époque de Richelieu, Fouquet fut déféré devant une cour composée ad hoc. Le prisonnier fut tenu au secret pour l’empêcher de se défendre contre des enquêteurs aux ordres de Colbert, qui falsifiaient les pièces et écartaient les témoins à décharge. L’ennui, c’est que Fouquet, excellent juriste, se défend quand même. Autre ennui, les magistrats ne sont pas des fonctionnaires : ils sont propriétaires de leur charge, ce qui leur donne une fâcheuse indépendance. En cours de route, destitua Lefèvre d’Ormesson, rapporteur du procès, dont les conclusions étaient trop impartiales.

Peine perdue : les magistrats penchaient pour le bannissement et non pour la peine de mort. Colbert trépignait de rage. Le roi, esprit simple, décida de prononcer lui-même la sentence : ce fut la détention perpétuelle. Perpétuelle, elle le fut grâce à Colbert, qui était en toute chose méchant, brutal et vindicatif, et veilla que jamais le roi ne le fît libérer. C’est qu’il aurait pu parler ! On confisqua aussi ses biens. Ça tombait bien, car le roi lui devait beaucoup d’argent que Fouquet s’était endetté pour lui prêter.

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